En 68, la rébellion de Vindex et la mort de
Néron inaugurent une période de guerres civiles pendant
laquelle, successivement, Galba et Othon, puis Othon et Vitellius, et
enfin Vitellius et Vespasien se disputent l’Empire.
Toute une succession d’évènements amène alors
la Legio VIII Augusta à quitter son
camp de Novae pour s’installer à Mirebeau-sur-Bèze,
au nord-est de Dijon, puis à Argentorate,
l’actuelle Strasbourg.
• 68 : l’année
charnière.
En mars 68, Julius Vindex, gouverneur de la Lyonnaise,
se révolte et recherche un « César » capable
d’arracher Rome à Néron. A l’age de 70 ans,
Servius Galba, gouverneur de l’Espagne tarragonnaise, se sent
investi d’une telle mission et s’autoproclame Empereur le
3 avril 68, à Carthagène.
Vindex ne dispose alors que de milices mais bénéficie
de l’appui des Eduéns, des Arvernes et des Séquanes…Peu
de choses devant les légions de Rhénanie commandées
par Lucius Verginius Rufus et leurs alliés Trévires et
Lingons. Rufus écrase les mutins au mois de mai 68, à
Vesontio (Besançon) mais refuse l’Empire que lui proposent
ses légions et décline les offres de Galba.
Galba, quant à lui, ne peut aligner qu’une seule légion
mais ses agents gagnent à sa cause Nymphidius Sabinus, commandant
de la garde prétorienne. Néron, renversé et déclaré
ennemi public par le Sénat, le 8 juin, se suicide dès
le lendemain. Galba devient officiellement Servius Galba
Imperator Caesar Augustus.
En décembre 68, il nomme (mauvaise. pioche !) Aulus Vitellius
commandant de l’armée inférieure de Germanie et…
• 69 : l’année
des quatre empereurs.
….les Légions de Germanie refusent de
lui renouveler leur serment d’allégeance du 1er au 3 janvier
69 ! Toutes se déclarent en faveur de Vitellius. La Bretagne,
la Rhétie, les Trévires et les Lingons se rangent à
leurs côtés. L’armée de Vitellius se met en
marche vers le Sud. Elle dévaste Metz, rançonne Vienne,
pille, brûle et détruit tout sur son passage.
Vitellius contre Galba ? Non ! À Rome, Marcus Salvius Othon n’accepte
pas l’adoption de Pison par Galba et sa désignation comme
successeur. Lui, Othon, gouverneur de Lusitanie sous Néron, ne
fut-il pas l’un des premiers soutiens de Galba ? Il s’empare
du pouvoir : le 15 janvier, Galba meurt assassiné par Camurius,
un soldat de la XV , sur le Forum même, tout à coté
du Lacus Curtius. Vitellius devra donc affronter Marcus
Otho Caesar Augustus.
Tandis que Vitellius s’installe à Lyon, deux de ses généraux,
Valens et Caecina rassemblent leurs légions à Crémone.
De son coté, Othon occupe une solide position défensive
à Bedriacum (Piadena), au nord du Pô. Il attend l’arrivée
des légions du Rhin. Il sait que les légions d’Illyrie
et de Mésie viennent le renforcer. Elles lui sont profondément
attachées (20)
depuis leurs exploits, en plein hiver 68-69 : neuf mille cataphractes
rhoxolans, appartenant à un peuple sarmate, déferlaient
alors sur la Mésie inférieure. La neige, lourde et profonde,
et la boue, favorisèrent l’infanterie romaine face à
cette cavalerie lourde, lui offrant la victoire. Apprenant ce fait d’arme,
Rome accorda la gloire d’une statue triomphale à Marcus
Aponius Saturninus, légat consulaire de Mésie. Quant à
Numisius Lupus, Aurelius Fulvius, et Tettius Julianus, légats
respectivement de la VIII Augusta, de la III Gallica et de la VII Claudiana
, ils reçurent le honneurs consulaires.
Mais ces légions sont encore loin lorsque Caecina et Valens entament
la construction d’un pont sur le fleuve. Othon ne peut laisser
faire : cela ouvrirait la route de Rome. Il envoie donc le gros de ses
troupes vers l’Ouest, en direction de Crémone, le long
de la voie Postumia et prend position à Brixellum. Las, son plan
échoue, Caecina et Valens lui infligent une lourde défaite
le 14 avril, et les restes de son armée concluent un accord avec
les vainqueurs. Othon se suicide le 16 avril et Vitellius devient Aulus
Vitellius Germanicus Imperator Augustus, le troisième
empereur de l’année.
Les vexillations des légions d’Illyrie -la III- et de Mésie
-la VII et la VIII- arrivent trop tard pour soutenir Othon. Elles malmènent
ceux qui leur annoncent le désastre, lacèrent les enseignes
de Vitellius, pillent la caisse militaire et se partagent ce butin (21).
A l’autre bout de la Méditerrannée,
en Judée, un vieux général de soixante ans, Vespasien,
se voit proclamé empereur par les légions d’Orient,
au mois de juillet 69. Les légions de Mésie se rallient
d’autant plus vite à ce nouveau candidat qu’elles
avaient soutenu Othon contre Vitellius. Poetovio, le camp de la XIII
Gemina, devient le quartier général du parti flavien.
Nommé légat de la VII par Galba (22)
et farouche soutien d’Othon, Antonius Primus(23)
devient le plus ardent partisan d’une action immédiate.
Ce Toulousain à la voix tonnante a du feux dans les yeux (24)
Son éloquence, son art d’électriser aussi bien les
officiers que les centurions et les simples soldats décident
les plus réticents :
« Bientôt vous apprendrez
que l’Italie est ouverte et la fortune de Vitellius ébranlée.
Vous aurez du plaisir à me suivre et à marcher sur
les traces du vainqueur ! » (Tacite, Histoires, III, 2)
Le conseil de guerre prend, à la mi-août
69, deux décisions capitales : Antonius Primus marchera sur l’Italie
avec sa VII Galbiana et la XIII Gemina commandée par le légat
Vedius Aquila. Aponius Saturninus devra amener promptement ses trois
légions de Mésie, la III Gallica,
la VII Claudiana et la VIII Augusta.
Antonius envahit l’Italie, occupe Aquilée
à la fin du mois d’août, prend Padoue le 3 septembre,
et décide de fortifier Vérone. L’arrivée
de la VII Claudiana commandée par le
Tribun Vipstanus Messala, de la VIII aux ordres du légat Numisius
Lupus et de la III Gallica menée par
le légat C.Dillius Aponianus, précipite les évènements.
Fort de ces cinq légions, Antonius Primus quitte Vérone.
Il suit la via Postumia puis masse son armée à…
Bedriacum, pratiquement sur les positions occupées par Othon,
sept mois plus tôt.
L’armée de Vitellius approche. Après
une marche forcée de trente miles (soit 45 km.), sans prendre
de repos, elle se prépare à l’attaque le 24 octobre
: quatre légions, sept vexillations des légions de Bretagne
et du Rhin se rangent de part et d’autre de la via Postumia :
La IV Macedonica forme l’aile droite.
Les V Alaudae, XV Primigenia, avec les vexillations de la II Augusta,
de la IX Hispana et de la XX Valeria Victrix (les trois légions
de Bretagne) constituent le centre.
Les I Germanica, XVI Gallica et la XXII Primigenia tiennent l’aile
gauche.
Les hommes de la I Italica et de la XXI Rapax se mêlent aux autres
tandis que cavaliers et auxiliaires se placent comme bon leur semble.
Antonius Primus n’a plus le choix et dispose,
lui-aussi, ses troupes des deux cotés de la voie :
La III Gallica sur la chaussée même.
La VII Claudiana, couverte sur son front par un fossé rustique
et la VII Galbiana, en rase campagne, à gauche.
La VIII Augusta, à découvert, le long d’un sentier
de traverse, puis la XIII Gemina protégée par un rideau
d’arbres et un corps de prétoriens, à droite.
Les auxiliaires couvrent les ailes, la cavalerie protège les
flancs et les arrières. Les princes suèves, Sidon et Italicus,
placent l’élite de leurs sujets aux premiers rangs des
légions.
Commencée à la troisième heure de
la nuit (21 heures donc), la bataille se poursuit jusqu’au matin
:
« diverse, incertaine, affreuse,
fatale tantôt aux uns tantôt aux autre… »
(Tacite, Histoires, III, 22)
Dans la mêlée il devient vite difficile
et parfois impossible de reconnaître l’ami de l’ennemi
: les mêmes armes, des mots de passe demandés mille fois
et connus de tous, des enseignes prises et reprises, emportées
d’un coté puis de l’autre…
Sur la gauche, la VII Galbiana souffre : six de ses meilleurs centurions
tombent, quelques étendards sont pris ! Atilius Verus, centurion
primipile, sauve l’Aigle au prix de sa vie.
Les Vitelliens massent maintenant leurs machines de guerre sur la chaussée
de la via Postumia. Sur ce terrain, libre et découvert, leurs
traits deviennent beaucoup plus meurtriers. Dans cette véritable
batterie d’artillerie, une formidable baliste de la XV écrase
d’énormes pierres les lignes flaviennes. Deux légionnaires
« osent un exploit éclatant
» (Tacite, Histoires, III, 23) : ils arrachent
deux boucliers de la XV à un monceau de cadavres, se faufilent
dans la ligne ennemie, coupent les cordes et courroies de la machine
et tombent percés de coups.
La lune se lève dans le dos des Flaviens, allongeant leurs ombres,
mais éclairant bien l’adversaire : les tirs vitelliens
deviennent imprécis alors que les scorpions d’Antonius
ajustent leurs salves.
L’aube pointe enfin et la III Gallica, ancienne légion
d’Orient, salue le soleil, à son habitude, d’une
immense clameur…Pourquoi ce grand cri ? La III saluerait-elle
l’arrivée des renforts ? Le bruit se répand vite
: Mucien est là ! Galvanisés, les Flaviens chargent avec
une audace toute nouvelle. Les lignes vitelliennes ploient, offrent
des vides, se disloquent, refluent vers leur camp et s’y retranchent
solidement…
Antonius les poursuit, donne les ordres, répartit la tâche
de ses légions. Les VIII et VII Claudiana attaquent la partie
droite du retranchement, la XIII Gemina fonce vers la porte de Brescia.
Le camp résiste, Antonius dirige lui-même une puissante
colonne d’assaut : la III Gallica et la VII Galbiana soutenues
par l’élite des auxiliaires. Formée en coins, la
VII pénètre une brèche tandis que la III brise
une porte à coup de haches. Caius Volusius, légionnaire
de la III Gallica, parvient le premier au sommet du rempart, culbute
ceux qui résistent encore et s’écrie :
« le camp est pris ! Le camp
est pris ! » (Tacite, Histoires, III,XXIX.)
Quant à Crémone, elle ne peut se défendre. Quatre
jours durant, les vainqueurs ravagent la cité, pillent, brûlent,
commettent toutes les horreurs.
L’armée de Vespasien marche sur Fanum Fortunae, le 20 novembre
et sur Narnia , le 17 décembre. Elle atteint enfin Rome, où
Vitellius meurt assassiné sur le Forum, le 20 décembre.
Dès lors, l’Imperator Caesar
Vespasianus Augustus, quatrième empereur
de l’année, jadis compagnon officiel de Néron, disgracié
puis nommé par lui gouverneur de Judée, reste seul maître
de l’Empire. Pour récompenser les légionnaires de
la VIII, Vespasien leur accorde des dons de terres en Thrace, à
Deultum, où une colonie est créée.
Victorieuses ou vaincues, les légions regagnent leurs quartiers
d’hiver. La VIII Augusta s’installe à Burnum, en
Dalmatie. Elle n’y reste guère en repos et, rapidement,
elle est appelée à participer au règlement de troubles
d’un autre genre.
• La révolte batave
De mars 68 à l’hiver 69-70, la marche
des légions du Rhin vers l’Italie dégarnit progressivement
la frontière rhénane et la prive de tout commandement
stable. Après vingt-deux ans de service, Julius Civilis, batave
de sang royal, commande alors une cohorte d’auxiliaires germains
dans l’armée de Vitellius. Manipulé par le parti
flavien, Civilis entraîne ses auxiliaires puis les Bataves, les
Lingons et les Trévires dans un soulèvement : Vitellius
ne recevra aucun secours de Germanie.
Malgré la défaite puis la mort de Vitellius, les troubles
s’accentuent et se généralisent à tout le
Nord-Est de la Gaule. Les insurgés remportent des succès,
fondent un empire gaulois indépendant au début de l’année
70, et des légions rallient leur cause !
Réunis à Reims, les Gaulois se divisent : Les Tongres,
les Nerviens, Les Trévires de Julius Tutor et Julius Classicus,
les Lingons de Julius Sabinus choisissent de poursuivre leurs rêves
d’indépendance aux cotés des Bataves de Julius Civilis.
La majorité des Gaulois décide néanmoins de rester
fidèle à Rome, sonnant le glas de la double insurrection
batave et gauloise.
• La reprise
en main.
Vespasien séjourne alors à Alexandrie
où il attend la chute de Jérusalem, assiégée
par Titus, son fils aîné. A Rome, ce sont donc Domitien,
son fils cadet, et surtout Mucien qui exercent le pouvoir et dirigent
les opérations.
Mucien doit reprendre le contrôle de la frontière rhénane,
une région stratégique par où transite une part
notable des échanges entre la Germanie et la Bretagne. Il faut
aussi rassurer les alliés traditionnels de Rome, Éduens
et Séquanes, face à leurs « ennemis intimes »,
Lingons et Trévires.
Il prend les mesures nécessaires (25)
: huit légions convergent sur la Gaule et la Germanie. Celles
d’Italie, la II Adjutrix, la VIII Augusta, la XI Claudia et la
XXI Rapax traversent les Alpes. Celles d’Espagne, la I Adjutrix,
la VI Victrix et la X Gemina ou de Bretagne, la XIV Gemina, marchent
directement vers le théâtre des opérations. Plus
de cinquante mille légionnaires sans compter les auxiliaires
et la cavalerie -soit vraisemblablement près de quatre-vingts
à quatre-vingt-cinq mille hommes- partent rétablir la
Pax romana sous la férule de deux bons
généraux.
Annius Gallus dispose des I, VIII et XI pour réduire les Lingons
et pacifier la Haute- Germanie. Quintus Petilius Cerialis conduit les,
II, VI, X, XIV et XXI contre les Trévires et à la poursuite
de Civilis.
Petilius Cerialis associe pacification et amnisties. Sa politique, un
mélange de fermeté et de conciliation, fait tomber les
dernières résistances au début de l’hiver
70. Il relève ou dissout les troupes infidèles, disperse
les auxiliaires germains, remplace leurs chefs par des officiers romains,
et fait reconstruire les camps…
• Le camp
de Mirebeau. plan
du camp porte
du camp
Trévires et Lingons taillés en pièces,
La Legio VIII Augusta s’installe à
Mirebeau-sur-Bèze à 25 km. à l’est
de Dijon (26).
Implanté en rase campagne, au bord de la Bèze, sur une
terrasse en légère déclivité, son camp contrôle
les frontières de trois cités gauloises : celle des Lingons,
sur le plateau de Langres, celle des Eduéns, à l’ouest
de la Saône, et celle des Séquanes, à l’est.
Un fossé, un rempart de terre taluté de gazon et surélevé
par une palissade de pieux, des tours de bois défendent un premier
camp où les hommes dorment dans leurs papilio…
Très vite, la légion remplace ses premières installations
par une forteresse en dur qui présente la forme classique d’un
rectangle (580x290m) aux angles arrondis et couvre une superficie d’un
peu plus de vingt-deux hectares. Une triple défense pare à
toute surprise et comprend, de l’extérieur vers l’intérieur
:
- Un champ de chausses- trappes, creusées dans l’argile.
Au fond de chacun de ces lilia un pieu
acéré dresse
sa pointe vers le ciel.
- Un fossé creusé en V, large de neuf mètres et
profond de trois mètres.
- Une puissante muraille crénelée (environ cinq mètres
de haut et trois mètres soixante d’épaisseur) jalonnée,
tous les quarante mètres, par une tour carrée (4,80m de
coté) abritant des scorpio .
Les portes elles-mêmes présentent un aspect formidable
: deux énormes tours en fer à cheval, construites en pierres
de taille, dominent, de leurs neuf mètres de hauteur, une chaussée
pavée. Dans les étages, des balistes et des scorpions
interdissent tout assaut frontal et couvrent une bonne partie du rempart.
Abritant plus de six mille quatre cents hommes, l’intérieur
du camp est une vraie ville et comprend :
Un hôpital militaire, le valetudinarium
avec le service de santé.
Des écuries et services vétérinaires pour les milliers
de mules, bœufs, chevaux dont dispose la légion.
Des ateliers. Ces fabricae produisent les
armes nécessaires à la légion, réparent,
améliorent…ils disposent donc de forges mais aussi de fours
d’où sortent les briques et tuiles estampillées
au nom de la LEG.VIII AVG.
Les horrea, gigantesques magasins, qui renferment,
en principe, un an de vivres. Un légionnaire consommant environ
310 kg de blé par an, les greniers de Mirebeau auraient contenu
plus de 20 tonnes de blé ! Cette estimation souligne l’énormité
des stocks (blé, orge, huile, vin, eau…) indispensables
à la bonne marche d’un légion, le problème
crucial du ravitaillement et démontre l’importance du rôle
économique de la VIII dans la région bourguignonne.
Un ou plusieurs marchés où les soldats peuvent s’approvisionner
sous la surveillance des signifer.
Des latrines publiques. Un rapide calcul donne environ 1,5 kg d’excréments
par individu et par jour soit plus de 9 tonnes par jour, pour toute
la légion. Il faut donc de bonnes installations sanitaires !
Des citernes.
Deux établissements thermaux, l’un à l’intérieur
et l’autre à l’extérieur du camp.
Les officiers logent dans des maisons à cour
centrale le long de la via principalis tandis
que les baraquements occupent la majeure partie du camp.
Construit en torchis et protégé par une toiture de tuiles
à double pente, chacun d’entre eux abrite une centurie.
Le long d’un portique à pilastres de bois, bordé
sur la rue par un caniveau rudimentaire, s’alignent dix chambres
et, en bout, un appartement plus grand, celui du centurion. Un contubernium
dispose de deux pièces : une chambre (4,50x3,50m) et une antichambre
plus petite (3,50x2,50m) où s’entassent armes et bagages.
Moins de 16 m2 pour huit hommes qui vivent dans la plus grande promiscuité
et cuisinent à même le sol de terre battue de leur pièce
principale…Ils enterrent leurs détritus directement devant
l’entrée de leur chambrée.
Leur alimentation n’apparaît pas si frugale que cela . A
coté des produits de leur chasse tels que des cerfs, des blaireaux,
et des renards, les légionnaires ajoutent au pain des galettes,
des biscuits, du lard, du fromage, des légumes (lentilles, pois,
fèves, radis, olives), de la viande de porc, du bœuf, du
mouton, ou de la chèvre. Le porc représente plus de 40%
des restes animaux, le bœuf près de 30%, les moutons et
les chèvres environ 20%. Ces données ne nous renseignent
malheureusement pas sur la quantité réelle de viande dont
disposent les légionnaires. Ils consomment de l’huile d’olive
venue du sud de l’Espagne, du vin de Provence de qualité
secondaire. Des canards, des pigeons ou des oies agrémentent
l’ordinaire.
Les principia, véritable
centre administratif au cœur de la forteresse, se dressent au carrefour
des via praetoria et principalis.
Des portiques bordent tout l’extérieur de ce grand bâtiment
carré (85m de côté) dont l’entrée monumentale
s’orne d’un arc et deux petites fontaines.
La porte franchie, une vaste cour bordée de portiques dessert
les bureaux des officiers et l’armamentaria
- l’armurerie. Dans l’axe de l’entrée, quelques
marches donnent accès à la basilica,
une salle de réunion à trois nefs séparées
par deux rangées de colonnes. Au fond, dans l’axe du bâtiment,
se situe la chapelle aux enseignes, un petit temple carré (10x10m)
où sont conservées l’effigie de l’Empereur,
les enseignes dont l’Aigle, l’argent de la solde et l’épargne
des soldats.
Ce camp a donc été le cantonnement de la VIII pendant
la plus grande partie de la période flavienne. Quoiqu’on
ne puisse la dater avec précision, la fin du séjour de
notre légion à Mirebeau paraît contemporaine d’une
nouvelle révolte des troupes en Germanie.
• L’affaire
Saturninus ( 88-89 après J.-C.)
En 88, Lucius Antonius Saturninus, légat de
Germanie supérieure, soulève les deux légions du
camp de Mogontiacum -Mayence- la XIX Gemina et la XXI Rapax. Il se fait
acclamer empereur et, pour asseoir durablement ( ?) sa popularité
auprès des légionnaires, il puise largement dans les caisses
des deux légions et dans l’épargne militaire des
soldats.
Domitien réagit promptement : Il marche sans attendre vers la
Germanie, à la tête de ses prétoriens, et Il ordonne
à Trajan (tiens,tiens…) d’amener, à marche
forcée, sa VII Gemina d’Espagne.
Les choses vont très vite, Lappius Maximus
, le légat de Germanie inférieure, écrase l’usurpateur
entre Coblence et Bonn, sur la rive gauche du Rhin et Saturninus
meurt dans ce combat. Domitien poursuit sa route, arrive en Germanie
et exerce une répression féroce.
Qu’elle soit encore à Mirebeau ou déjà installée
à Strasbourg, la VIII reste fort proche du théâtre
des opérations. Il nous paraît donc vraisemblable qu’elle
joue un rôle, actif ou passif, dans l’échec de ce
soulèvement. La minceur des sources littéraires relatant
cet épisode ne nous permet pas d’apprécier clairement
son attitude (27).
Nous pouvons toutefois formuler deux hypothèses. Dans la première,
sa neutralité, prudente ou bienveillante, contribue au maintien
de Domitien. Dans la seconde, qui n’exclut pas la première,
elle participe aux combats et à l’épuration. Hélas,
l’état actuel de la documentation ne permet d’étayer
ni l’une ni l’autre de ces deux versions et nos questions
restent sans réponse.
Quoiqu’il en soit, c’est bien vers cette époque que
la VIII part s’installer sur les rives du Rhin (26).
• L’importance
du camp d’Argentorate-Strasbourg. plan
du camp porte
du camp
Vers 90, la VIII reçoit donc l’ordre de quitter ses cantonnements
de Mirebeau pour s’installer à Argentorate
(26).
Ce déplacement répond, semble-t-il, aux nouveaux objectifs
des Flaviens : ils étendent l’Empire sur la rive droite
du Rhin et ce dispositif exige la présence d’une garnison
immédiatement en arrière de la nouvelle frontière.
Une très forte armée, d’environ cinquante mille
hommes conduits par Cnaeus Pinarius Cornelius Clemens, contrôle
désormais les Champs Décumates, ces territoires germaniques
situés entre Rhin et Danube. Dans ce contexte, la VIII participerait
à la réalisation d’une liaison stratégique
entre le Main inférieur et le Danube, comme en témoignerait
le milliaire d’Offenburg (28).
La guerre civile avait souligné un problème majeur, celui
des connexions entre le Bas-Rhin et le Danube. Aussi entre 72 et 74,
l’armée entreprend la
construction d’une route destinée à
relier Augusta Vindelicorum (Augsbourg) à Mogontiacum (Mayence)
et donc Argentorate à la Rhétie. Passant par Offenburg
et la vallée de la Kinsig dans la Forêt Noire, cette voie
directe évite le détour par le coude du Rhin et le cours
supérieur du fleuve. La construction de nouveaux forts la sécurise
immédiatement : Offenburg, Area Flavaea ( Rottweil)…Elle
économise environ 200 km, soit plus d’une semaine de marche.
Tout d’abord créée par les militaires pour les militaires,
elle draine très vite une grande partie du trafic établi
entre la vallée du Rhin et les Balkans, et par delà, les
provinces orientales de l’empire. Elle joue donc un rôle
non négligeable dans la diffusion des cultes orientaux.
S’intégrant à ce nouveau dispositif, la Legio
VIII Augusta rétablit l’ancien camp de la
II Augusta, partie pour la Grande-Bretagne en 43 et pratiquement détruit
lors des évènements de l’année 69. Un rempart
de terre, remplacé ensuite par un mur de basalte, protège
cette forteresse, d’une superficie de vingt hectares (530x275m).
Ses vestiges occupent très exactement le centre médiéval
de la ville de Strasbourg. La rue du Dôme court sur la via principalis
et celle des Hallebardes, prolongée par la rue des Juifs, recouvre
la via praetoria (29).
Autour de ce camp s’installe puis se développe un vicus,
des canabae avec toutes les activités artisanales (fer, cuivre,
bronze, cuirs, poteries…), les boutiques, les marchés destinées
à subvenir aux besoins d’une armée sédentaire
mais aussi les tavernes, les lupanars, les lieux de spectacles variés,
tout un univers dont les seuls revenus dépendent du pouvoir d’achat
de la legio VIII Augusta. Elle fait d’Argentorate,
de ce carrefour (stratae burgus ou la ville des routes), une ville prospère
d’environ vingt ou trente mille habitants (30)
placée sous la double tutelle de Mercure voiturier et d’Epona,
la déesse des chevaux.
En relation avec ce centre, la légion s’emploie alors à
de grands travaux d’aménagement, à la production
de matériaux de constructions et à la fabrication d’objets
plus modestes.
La VIII construit un aqueduc de 28 km de long entre la source de Kuttolsheim
et son camp. Cet ouvrage franchit un dénivelé de soixante
mètres et dessert, avec une pente régulière de
2%, les thermes légionnaires, les maisons des officiers, les
fontaines. La tuilerie légionnaire du vicus de Strasbourg-Koenigshoffen
produit plus de 8500 tubes en terre cuite - de 65 cm de long pour 30
cm de large- pour réaliser cette conduite faite d’une double
file de tuyaux (30).
Elle fabrique également des tuiles estampillées qui se
retrouvent dans beaucoup de forts, tout le long du limes (Ladenburg,
Saalburg…), dans les villes de la province (Rottenburg, Baden-Baden…),
en Germanie inférieure, en Rhétie (Aalen). Elle alimente,
essentiellement par voie d’eau, l’ensemble des sites militaires
soumis à l’autorité de son légat mais aussi
la Gaule, les Pays-bas... Taillés dans le Lœss, les batteries
de fours de ce vicus, aujourd’hui situées sous la rue du
Schnockeloch ou le long de l’actuelle route des Romains, cuisent
les poteries ordinaires utilisées à Argentorate et aux
alentours.
Une autre tuilerie de la VIII, établie à Nied, près
de Francfort, témoignerait de l’implication de tout ou
partie de la VIII dans la guerre contre les Chattes(19),
cette peuplade germanique implantée dans les monts du Taurus.
Un soldat de la VIII, Caius Valerius Crispus, originaire de Berta, en
Macédoine, aurait trouvé la mort à l’age
de 40 ans, après 21 ans de service, dans les affrontements de
90. Sa stèle funéraire orne aujourd’hui le musée
de Wiesbaden.
La VIII exploite aussi des carrières de grès comme celle
de la Champagnermühle près de Reinardmunster qui a livré
une inscription « Officina Leg.VIII Aug.
» ou au Koepfel, du grès gris dans la région de
Macviller, du poudingue dans le Mont Sainte-Odile, et du granite à
Dieffenthal et Scherwiller.
La VIII aménagea ensuite les rives de l’Ill sous Hadrien,
pour installer un port fluvial qui devint la clef de la navigation sur
le Rhin. Elle contrôla ce trafic comme le laisse supposer une
inscription dédiée à Rheno Patri Oppius
Severus Leg. Aug. (31).
à suivre….
Textes de René CUBAYNES et Christian
DURANCET