RUFUS, L’ECOLIER
DE TOLOSA

Aujourd’hui, le 3ème jour des ides d’october
77 (15 octobre), moi, Rufus, je suis inquiet : c’est ce matin
que je retourne en classe !
Je me suis éveillé avant le jour et mon esclave m’a
apporté l’eau pour ma toilette. Il m’a ensuite aidé à enfiler
ma tunique, mes chaussures, et ma précieuse bulla (ph.1).Ainsi,
tant dans la rue que dans ma classe, tous sauront que je suis un enfant
libre, reconnu par mon père citoyen romain. Ma bulla contient
bien entendu quelques petits objets qui me protègent (ph.2)
(dent de lait d’un jeune cheval, petits coquillages, œil
de lézard vert pour ma vue) . Je l’offrirai aux dieux
lares de ma maison lorsque je prendrais la toge virile, à 16ans.
Mon esclave se charge de mes tabulae , stylets (ph.3)
et de mon cucculus (ph.4) et va m’attendre à l’entrée
de la maison avec Aegidios mon pédagogue. Tous deux m’accompagneront à l’école.
Ils vont porter mes affaires et de me protéger des dangers de
la rue . Mon pédagogue assistera à la classe et, cet
après-midi, il me fera répéter mes leçons.
Avant de partir, je me rends dans l’une des salles de réception
de la domus pour saluer Cnaeus Flavius Severinus, mon père.
Celui-ci est occupé à recevoir ses ‘clients’.
Il s’interrompt pour me présenter : j’ai 11 ans,
et mon père est fier d’annoncer que l’année
prochaine, quand j’aurai fini le cycle primaire, je suivrai l’enseignement
secondaire dispensé par le grammaticus . L’étude
des auteurs classiques me livrera les secrets des langues latines et
grecques. Cette langue m’est familière depuis ma toute
petite enfance puisque ma mère m’avait choisi une nourrice
grecque dans ce but.
Enfin, vers 16 ans, j’apprendrai à maîtriser l’art
oratoire sous la direction du rhetor ; j’espère que mon
père m’enverra à Massilia , comme il l’a
fait pour mon frère Alexandre, car la réputation de cette école
est excellente. J’aurai la grande chance d’accomplir ce
cycle complet parce que mon père est un riche marchand de mules
de Tolosa .
Ma mère, avant de m’embrasser et de me
répéter d’être un bon élève,
me glisse quelques pièces (ph.5) dans la main, pour que je puisse
m’acheter des friandises. Elle aurait préféré que
je profite des leçons à domicile d’un précepteur,
mais mon père, comme certains de ses amis, pense que l’école
me préparera mieux à la vie sociale. Bien entendu, elle
lui obéit. Je sais qu’il nourrit beaucoup d’ambition à mon
endroit, et quand il me fouette, c’est pour que je sois un écolier
plus appliqué.
Il est l’heure de partir : les cours commencent
avant la première heure (6 heures). Il y aura heureusement les
jours fériés pour me reposer, surtout le 19 mars, fête
des enfants, ainsi que les vacances d’hiver, et, bien entendu,
tous les 9 jours, le repos lors duquel nous invitons nos parents et
amis. Une dernière caresse à mon petit chien, Poacatus,
et me voici dehors. Il y a déjà beaucoup d’animation
dans la ville. D’ailleurs, mon pédagogue a reçu
ordre de me surveiller de très près, car l’année
dernière dans ma rue, une jeune esclave de ma classe s’est
faite renversée et tuée par une charrette.
Au carrefour, je retrouve Marcus mon ami et Lucius, son jeune frère
d’à peine 8 ans. Ils partagent tous les deux ma classe
ainsi que Victoria, la jeune esclave favorite de leur père.
Elle assiste aux cours de notre maître Helenus depuis deux ans
(elle a comme nous commencé la classe à 7 ans) et apprend
très vite à compter. C’est d’ailleurs pour
cette raison que son maître, paye ses leçons : elle doit
remplacer l’esclave préposé aux comptes de la maison
qui est en train de mourir ! Je n’aime pas beaucoup cette Victoria,
et je ne lui parle jamais, car c’est une fille, et de plus je
n’apprécie pas trop de partager mon banc avec une esclave.
Je la frappe souvent, et je la dénonce à son maître
chaque fois que je découvre qu’elle a volé une
pupa (ph.6 et 7).
Nous voici enfin arrivés ! La classe d’Helenus notre litterator,
a lieu dans l’arrière boutique de Marcus Cordius Flavius.
Je pousse le rideau, pénètre au rez-de-chaussée
et accroche mon cucculus au porte-manteau (et constate que les latrines
ne sont pas en très bon état !) avant de monter par les
escaliers branlants. Ce Flavius n’aime pas beaucoup les enfants
et n’entretient pas le local où travaille son esclave.
Il faut dire qu’Helenus est méchant, en plus d’être
affligé d’une terrible boiterie. C’est d’ailleurs
la raison pour laquelle il exerce son métier de maître
d’école : il parait qu’un jour, Flavius l’a
battu tellement fort, qu’il lui a cassé les jambes ; Helenus
ne pouvant plus le servir comme avant à la fabrication du vin,
il lui rapporte au moins un petit peu d’argent avec ce métier
de misère.
Nous les élèves de sa classe, nous le nommons ‘cruel
Helenus’, et la rue ne manque pas de graffitis le représentant
en train de fouetter des enfants (il y a même quelques inscriptions
qui le traitent de « vieux mignon » et de noms que ma mère
m’interdit de prononcer !).
Bref, c’est en tremblant que je m’installe, au milieu de
la trentaine d’autres enfants de 7 à 11 ans. Le travail
d’Helenus consiste à nous apprendre à lire, écrire
et compter en échange de quelques sesterces que nous lui amenons
en fin de mois. Nous devons d’abord apprendre à tracer
les lettres (nous sommes alors des abecedarii) avant de former des
syllabes (et devenir des syllabarii). Avec mon ami Marcus, nous sommes
des nominarii car nous savons reconnaître et écrire les
mots. Lucius, lui, se sert de ses tabula sur lesquelles les lettres
sont gravées en creux. Il n’a plus qu’à en
suivre les contours pour se familiariser avec leur tracé. Victoria,
quant à elle, n’en possédant pas de semblable,
est aidée par Helenus qui guide sa main.
Le maître, qui ne sait que répéter ce qu’on
lui a appris, nous oblige à savoir par cœur les tables
d’addition et de multiplication. Il n’est pas très
intelligent, et nous ne nous privons pas de le traiter de ‘singe
savant’ ! D’ailleurs, quand il se tourne pour écrire
au tableau, certains de mes camarades lui jette des cailloux ou l’imitent
en le caricaturant. Du coup, Helenus se met dans d’effroyables
colères et nous fouette cruellement. Il n’est pas rare
que les passants s’arrêtent au son de nos hurlements, et
soulèvent le rideau qui nous sépare de la rue pour s’amuser
du spectacle ! Un jour qu’il m’avait frappé particulièrement
fort, j’avais été me plaindre auprès de
mon père qui est venu demander des comptes à Helenus.
Celui-ci lui a expliqué que c’était comme ceci
qu’il soignait les paresseux (car il est vrai que j’avais
hésité sur la table de 9 !) et mon père m’avait
frappé en retour ! Il mérite bien son surnom de Severinus,
et de mon côté, j’endure la classe sans plus me
plaindre ! Avec mes amis, nous avons coutume de dire que nous avons
quitté « l’âge des noix » uniquement
pour « tendre la main sous la férule » …
A propos de noix d’ailleurs (notre récompense quand nous
avons bien appris notre leçon), nous avons tous remarqué qu’Helenus
en distribue toujours plus facilement à Victoria, sous prétexte
qu’elle est bonne élève ! (ph.8) Moi, je sais bien
que c’est parce qu’elle est une esclave, comme lui, et
qu’il me hait parce que mon père est riche…
Aujourd’hui, le maître vérifie que nous avons bien
appris les divisions de l’as et de la livre. Je trouve cet exercice
très compliqué, et souvent, je m’aide en comptant
sur mes doigts. Marcus, lui, a répondu très vite ‘la
uncia’ et ‘le sextans’ lorsqu’il a été interrogé sur
1/12e et 2/12e de livre ; le litterator lui donne donc une noix qu’il
s’empresse d’ajouter aux autres (Marcus aime bien exhiber
son sac de noix, signe distinctif du bon élève !)
Enfin, la leçon s’achève, et nous
pouvons partir. Nous saluons le maître, et accompagné de
mon pédagogue, je m’arrête à la caupona de
Julia au coin de la rue. Je choisis aujourd’hui une assiette
de lentilles accompagnées de saucisse. Cette matrone est charmante,
et m’offre toujours quelque friandise (je raffole de ses dattes
fourrées au fromage de brebis, aux pignons et au miel, dont
elle a le secret !)
Après m’être rapidement restauré, je laisse
Aegidios deviser avec Julia sur la mauvaise opinion qu’il a des
méthodes du litterator (je l’entends souvent parler de
Sénèque et déplorer que l’école ne
nous instruise pas pour la vie mais pour l’école…).
Je profite de ce répit pour m’amuser un peu. Mon esclave
m’a amené les jouets que mon père m’a offert
pour mon anniversaire (ph.9.10.11.) .
Tout à coup, Aegidios, m’enjoint de cesser
de jouer et de le suivre ; il a décidé aujourd’hui
que nous irions à la bibliothèque. Il veut me faire découvrir
les poèmes d’Horace. Je devrais bien évidemment
lire sur place, puisque nous ne pouvons emmener aucun livre avec nous.
Je suis vraiment déçu car, pour ma part, j’avais
demandé à passer l’après-midi à l’auditoria
où j’aurai pris plaisir à écouter les recitationes
qui me plaisent énormément.
Enfin ! Telle est ma vie d’écolier !
Levé avant l’aurore, j’endure un maître qui
n’est qu’un misérable esclave cruel, mon pédagogue
n’a de cesse de plaire à mon père, Severinus le
bien nommé, en me bourrant le crâne d’inutiles apprentissages,
et en plus ce soir, lors de la cena , je suis sûr que mon père
me fera encore réciter un texte grec dans le triclinium , pour épater
ses invités !.. Enfin, seul dans mon lit, je pourrai reprendre
mon rêve préféré : celui d’une école
où il n’y aurait plus de fouet, et qui offrirait de nombreuses
vacances …Que ne suis-je né à une autre époque
!