Au mois d’août 1987, la découverte
d’un bloc de marbre, dans une décharge des alentours de
Mondaino (province de Forli) permettait de proposer un nouvel arrangement
en seulement 9 lignes (161), une disposition proche du dessin jadis
proposé par le Codice Ferrarini (162):
C • VESNIO • C • F • STEL • VINDICI • POPVLVS • VRVIN
PATRONO SVO•ET•MVNICIPi•AEDIL•PONTIF•IIII VIR• VIARVM
CVRANDAR • TRIBVN • MILIT • LEG• VIII• AVG • QVO • MILITANTE
CVM• LIBERATA ESSET • NOVA • OBSIDIONE LEGIO • PIA• FIDELIS
CONSTANS• COMMODA • COGNOMINATA • EST•IPSE •VT• DEVOTISSIMVS
IMP • COMMODO • AVG • PIO FELICI • OBLATO • HONORE
QVAESTOR • DESIGNATVS • EST• ANNORVM • XXIII • DIVISIT
OB • DEDICATION • BIGAE • DECVRION • SINGVL • X
V
COLLEGIIS • OMNIBVS • XIIII PLEBEI ET HONORE• VSIS • X
III• L• D • D • D
|
Cette épigraphe, probablement placée
sur la base du bige dont il est question, peut se lire ainsi
CIL XI, 06053 = CIL XIII =
AE 2003, +00598 . Umbria, Urbino/ Urvinum Mataurense.
C(aio) Vesnio C(ai) f(ilio) Stel(latina) / Vindici popul(us)
/ Urvin(atium) patrono suo / et municip[i] / aedil(i) pontif(ici)
/ IIIIvir(o) viarum curandar(um) / tribun(o) milit(um) leg(ionis)
VIII Aug(ustae) / quo militante cum liberata / esset nova obsidione
/ legio Pia Fidelis Constans / Commoda cognominata est / ipse
ut devotissimus Imp(eratore) / Commodo Aug(usto) Pio Felici
/ oblato honore quaestor / designatus est annorum XXIII / divisit
ob dedication(em) bigae / decurion(ibus) singul(is) |(denarios)
V / collegiis omnibus |(denarios) IIII plebei / et honore usis
|(denarios) III / l(ocus) d(atus) d(ecreto) d(ecurionum)
|
A Caius Vesnius Vindex, fils de Caius, de la tribu
Stellatina, le peuple d’Urvinum à son patron et édile
municipal, pontife, quattuorvir chargé de la voirie, tribun
militaire de la légion VIII Augusta …… Le peuple
d’Urbino dédicace un bige honorifique sur la place publique
et par décret des décurions.
IIIIviro viarum curandarum: Caius
Vesnius Vindicus entame son cursus
honorum tout à fait normalement par une des fonctions de Vigintivirat
(7) celle de quattuorvir chargé d’assister les Ediles
dans leurs tâches d’entretien de la voirie de Rome.
tribuno militum legionis VIII Augustae : Deuxième étape de sa
carrière, il part pour la Germanie supérieure servir comme tribun
militaire dans la VIII Augusta. Tout l’intérêt de cette
dédicace réside dans les lignes 3 à 7 qui évoquent
ce tribunat et nous signalent trois faits marquants:
- La VIII Augusta est assiégée sans son camp d’Argentorate
puis libérée de ce nouveau siège (nova obsidione,
ligne 4).
- Elle reçoit les épithètes de « Pia Fidelis
Constans Commoda » (lignes 4 et 5).
- Désigné (designatus) par Commode lui même pour devenir
questeur dès l’age de 23 ans (au lieu de 25, ligne 5), Caius
Vesnius Vindicus se voit accordé un avancement de carrière de deux
ans.
Comment dater l'épigraphe d’Urbino
?
En raisonnant sur les titulatures successives de la VIIIe légion,
nous pouvons dater cette inscription grâce à deux autres
occurrences, les « tablettes de Rottweil » et l’ inscription
CIL 13, 11757, découverte à Oehringen.
• Les « tablettes de Rottweil » (163)
:
Deux fragments de tablettes en sapin (Abies alba) (164), découvertes
dans la ville de Rottweil , Arae Flaviae (Germanie supérieure),
appartenaient à un triptyque ou un polyptyque. Cette partie
de la tabula secunda, contenait le texte d’un acte de droit privé,
délivré le 4 août (pridie Nonas Augustas) 186,
lors du cinquième consulat de Lucius Aelius Aurelius Commodus et du deuxième consulat de Manius
Acilius Glabrio:
AE 1956, 00090 = AE 1959, 00141 =
AE 1981, 00691. Germanie supérieure, Rottweil/ Arae
Flaviae
]V[1]VG[1]S[1]A REMV[3]L[2]OSVNI[1]AEQVE ORB[1]VTERAV[1]O
N TOSRMEGI[1]GE[1]EVR[1]D[3]AD[1] OET[3]LRI[1] CANAN[1]I[3]E[3]
/ [3]entos ex condemnatione Iuventi Caesiani / [legati felicissimi
Augusti l]egionis VIII August(a)e Pi(a)e Fide(lis) legatos
Secundio Secundi / [3] Prifernio Victorino X qui(n)gentos faeneratos
/ [3]ntos sebtuaginta(!) sex denarios reliquos / [3] sescentos
sebtuaginta(!) tres creditos denar(i)os / [3]EN[1]V[1]DI[2]AR[1]DV[3]S[3]I
vindicaret / [3] ni traderet in quam rem pari examine / [3]
actum municipio Aris pridie N(onas) Augustas / [Imp(eratore)
Marco Aurelio Commodo Anto]nino Augusto Felice quinquies et
Manio / [Acilio Glabrione bis consuli]bus tributis et intributionibus
o(m)nibus ex ea / [summa? 3]e census [
|
Il s’agissait probablement de l’assignation
d’un procurateur privé qui aurait du faire rentrer plusieurs
sommes d’argent, atteignant et sans doute dépassant 1449
deniers.
Cette condemnatio de Marcus Iuventius Caesianus, légat de la
legio VIII Augusta Pia Fidelis ne concernait pas des militaires, elle
reste jusqu’ici le premier témoignage d’une délégation
de jurudiction civile à un légat de légion qui
se trouvait ainsi nanti d’une fonction comparable à celle
des legati proconsuli dans les provinces sénatoriales.
Dans ce texte, les qualificatifs « Pia Fidelis » désignent
la VIIIe légion Auguste.
- l’inscription d’Oehringen :
CIL 13, 11757. Germanie supérieure,
Oehringen/ Vicus Aurelius.
[N]ym[p]his / pro salute et Vi/ctoria Imp(eratoris) [[C[o]m]]/[[modi]]
Antonini / Aug(usti) Pii [[Felici[s]]] ius/su Clementis / Dextriani
leg(ati) / Aug(usti) pr(o) pr(aetore) quod / aqua non esse[t]
/ induxit per Iul(ium) De/[m]etrianum |(centurionem) leg(ionis)
V[III] / Aug(ustae) P(iae) F(idelis) C(onstantis) [[Commod(ianae)]]
/ per pedes / Crispino et Aeliano co(n)s(ulibus)
|
Cette fois les épithètes « Pia
Fidelis Constans Commodiana » honorent la VIIIe légion
Augusta.
Le consulat conjoint de Lucius Bruttius Quintius Crispinus et de Lucius
Roscius Aelianus indique l’an 187.
Dans la dédicace honorifique d’Urbino, la VIII Augusta est surnommée (cognominata
est) Pia Fidelis Constans Commoda pour avoir été libérée d’un nouveau
siège (cum liberata nova obsidione). Cette épigraphe
se placerait donc entre août 186 ( les « tablettes de Rottweil »)
et l’année 187 ( le CIL 13, 11757).
A quels évènements
ferait-elle allusion ?
Ainsi, à la fin de l’année 186
ou au début
187, la VIII Augusta aurait été assiégée
dans son camp d’Argentorate puis libérée. Nous
ne disposons que d’une seule source littéraire (165) évoquant
de tels faits pour ce court laps de temps:
« Peu de temps après (la mort
de Cleander), un autre complot (…) fut fomenté contre
lui (= Commode). Un certain Maternus, qui précédemment,
comme soldat, avait osé commettre une foule d'actes
délictueux, déserta. Il persuada d'autres camarades
d'abandonner comme lui leurs tâches et eut rapidement à ses
côtés une troupe importante de malfaiteurs.
Maternus commença par piller villages et campagnes au
cours de ses raids, puis lorsqu'il disposa d'une quantité importante
d'argent, il rassembla autour de lui une bande encore plus
considérable de malfaiteurs en leur promettant de fortes
récompenses et en les associant au partage du butin.
Il en fit assez pour qu'on considérât ces gens-là non
plus comme des pillards, mais comme des ennemis. Ils s'attaquaient
désormais à de très grandes cités,
délivraient et libéraient tous ceux qui, pour
tel ou tel motif, se trouvaient incarcérés, leur
assuraient l'impunité et par des bienfaits les attiraient
dans leur coalition.
Ils parcoururent en totalité le pays des Celtes et des
Ibères, où ils agressèrent les cités
les plus puissantes : ils y mettaient partiellement le feu,
en pillaient le reste, puis opéraient leur retraite.
Quand on porta ces faits à la connaissance de Commode,
il écrivit, sous le coup d'une vive colère, des
lettres fort comminatoires à tous les gouverneurs de
province, pour leur reprocher leur indolence, et leur enjoignit
de mettre sur pied une armée contre ces trublions. Ces
derniers apprirent qu'une troupe se constituait pour lutter
contre eux. Ils s'éloignèrent alors des régions
qu'ils dévastaient et subrepticement, par des raccourcis
inaccessibles, s'infiltrèrent par petits groupes en
Italie ; »
(Hérodien, Histoire des Empereurs romains de Marc
Aurèle à Gordien
III. )
|
Assiéger une légion de plus de 5000
hommes ou la bloquer dans son camp, même momentanément,
par un harcèlement continu, n’est pas une mince affaire. … Cela
suppose un grand nombre d’assaillants, une bonne logistique et
une certaine connaissance de la science des sièges. Maternus dispose probablement de moyens se rapprochant plus de ceux d’une
armée réglée que d’une simple troupe de
brigands. Il entretient vraisemblablement une « véritable
guerre des déserteurs », le « Bellum desertorum » (166).
Commode rappele à l’ordre Marcus
Elvius Clemens Destrianus,
gouverneur de Germanie supérieure, Clodius Albinus en Gaule
Belgique, Pescennius Niger en Aquitaine et enfin Septime Sévère
(167), légat pro préteur, gouverneur de la Gallia
lugdunensis ( en 187-188). Les efforts conjoints de ces trois hauts personnages
(168) libèrent Argentorate et mettent en fuite Maternus.
Le « brigand » réussit quand même à s’échapper
pour passer en Italie où il poursuit ses exactions. Il prépare
un complot contre Commode lui-même avant d’être enfin
pris et exécuté au printemps 187 (169).
Des récompenses mesurées
:
L’Inscription « cum liberata esset nova obsidione » apparaît
comme une forme passive (170). Elle suggère que la VIII fut
honorée par Commode pour avoir simplement été libérée
d’un siège ?
Pour cela le jeune tribun bénéficie d’une récompense
somme toute mineure sous la forme d’un avancement rapide de début
de carrière puisqu’il devient questeur à l’age
de 23 ans au lieu d’attendre ses 25 ans.
Il ne reçoit ni phalères, ni couronne, ni armillae pour une action
d’éclat typiquement militaire. Il semble que Commode récompense
sa seule fidélité, « devotissimus », et nous ne savons
rien des « dona militari » qu’auraient éventuellement
reçus les autres tribuns.
Nous pouvons nous demander si, à ce moment précis, Caius
Vesnius Vindicus ne gardait pas son camp à la tête
d’un effectif
réduit, une ou deux cohortes par exemple. A moins que sa seule éloquence
et son exemple suffirent à persuader ses pairs et ses légionnaires
de garder la position jusqu’à l’arrivée des
renforts, évitant
ainsi un ralliement aux séditieux ? Aucun combat significatif
n’aurait
alors opposé la VIIIe Augusta aux brigands de Maternus.
Honoré et prolixe :
L’inscription d’Urbino témoigne de la dédicace
d’un bige honorifique de la part des décurions et du peuple
d’Urbino à leur patron. Comme souvent le récipiendaire
se rend protagoniste (161) par une large distribution de deniers, 5000
deniers à chaque décurion, 4000 deniers au collège
des décurions et enfin 3000 deniers à la plèbe…Caius
Vesnius Vindicus sut se montrer munificent !
R.C.