Sextus Iulius
Frontinus :
Aucune grande dédicace ne retrace la carrière
de celui que Tacite décrit en quatre mots :
« C’était un grand homme autant
qu’il était permis de l’être ». (Tacite,
Biographie d’Agricola, XVII) (4)
Nous devons glaner dans les sources littéraires
(Tacite, Pline, Martial ou encore Aelien) des renseignements épars
pour tenter de reconstituer son cursus honorum.
Le début
de carrière :
Né vers 35 et probablement originaire de Vienne,
en Gallia Narbonensis (5),
Frontin étale une brillante carrière sous neuf Césars
: Néron, Galba, Othon, Vitellius, Vespasien, Titus, Domitien,
Nerva et Trajan.
Nous ne connaissons rien de ses débuts et nous ne pouvons que
supposer un cursus honorum (6)
semblable à celui de tous les jeunes gens se destinant à
une carrière sénatoriale. Il commença donc par
une année de « service militaire » en tant que Tribun
laticlave, au milieu des années cinquante, et remplit des fonctions
du Vigintivirat (7).
Quand Frontin écrit son Strategemata (8),
il nous apporte des précisions sur les campagnes de Cnaeus
Domitius Corbulo contre les Parthes (58/62). Ces données
ne figurent pas dans l’œuvre de Tacite (Annales,
XIII,, I-XXI et XV, I-XXX) et nous laissent envisager sa participation
à ces guerres parthiques.
Ces opérations terminées, trois des légions de
Corbulo, les XV Appolinaris, X Fretensis et V Macedonica
partent renforcer l’armée de Vespasien contre les Juifs
(67/69). Alors que ce conflit se poursuit, Mucien et Antonius Primus
quittent la Judée pour l’Italie. Ils partent affronter
les troupes de Vitellius avec un détachement de 13 000 hommes
vraisemblablement puisé dans ces trois légions (9).
De la Parthie à la Judée, de la Judée à
l’Italie, en suivant les légions, Frontin aurait ainsi
poursuivi ses activités militaires sans jamais quitter l’orbite
des Flaviens. Cette hypothèse expliquerait pourquoi il intègre
si rapidement le groupe des « Amici Principis »
de Vespasien (10)
Préteur urbain vers 70
:
Enfin une source littéraire nous donne quelque
chose de tangible en nous indiquant sa préture (11):
« Le jour des calendes de janvier, le sénat,
convoqué par Julius Frontinus,
préteur urbain, décerna aux lieutenants, aux armées,
aux rois (12),
des éloges et des actions de grâces. La préture
fut retirée à Tertius Julianus, sous prétexte
qu'il avait abandonné sa légion lorsqu'elle passa
sous les drapeaux de Vespasien, et Plotius Griphus lui
fut substitué. Hormus reçut le titre de chevalier.
Bientôt Frontinus ayant abdiqué, Domitien
prit possession de la préture » ( Tacite, Histoires,
IV, XXXIX).
Légat de la Legio VIII
Augusta (70-73) ? :
Vraisemblablement chargé de réduire
la cité des Lingons, Frontin participe aux opérations
de « rétablissement de l’ordre » en Germanie
et nous livre son témoignage (13)
:
« Pendant la guerre de Germanie, conduite
sous les auspices de César Domitien contre Civilis, les Lingons
(ceux de Langres) qui s’étaient déclarés
pour l’ennemi, craignant d’être saccagés
à l’arrivée des Romains, se rassurèrent
quand ils virent qu ‘on ne commettait aucun désordre.
Ils rentrèrent dans leur devoir et me fournirent soixante
dix mille hommes. » (Stratagèmes, IV, 3,14).
Le premier commandement de la legio VIII Augusta
pourrait donc être celui de Sextus Julius Frontinus (3)
et c’est lui qui, en tant que légat, aurait choisi l’emplacement
du camp de Mirebeau.
Une inscription atteste de son passage en Germanie
et fait allusion à des problèmes de santé qu’il
aurait du affronter :
[I(OVI) • O(PTIMO) • M(AXIMO)
• I]VNONI
[MINER]VAE • PRO
[SAL(UTE) • S]EXTI • IVL(I)
[FRO]NTINI
(CIL, XIII, 8624. Vetera Castra)
|
A Jupiter, très bon, très grand, à Junon
et à Minerve,
pour la santé (retrouvée) de Sextus Julius
Frontinus.
(Birten-Xanten)
|
Consul suffect
puis Gouverneur de Bretagne (76-78) :
Après ce commandement légionnaire il
devient consul suffect vers 74, donc vers ses 39/40 ans, puis est nommé
gouverneur de Bretagne par Vespasien (12)
:
« Mais, dès que Vespasien eut, avec
le reste du monde, reprit en main la Bretagne : y débarquèrent
de grands chefs qui en imposaient, des armées d'élite,
et l'espoir de l'ennemi s'amenuisa. Immédiatement Petilius
Cerialis répandit la terreur en attaquant le territoire
des Brigantes, qui passe pour le plus peuplé de la province.
Il livra de nombreux combats, parfois sanglants, et neutralisa une
grande partie des Brigantes par ses victoires ou par la guerre.
Cérialis eût, à coup sûr éclipsé
par son activité et sa réputation tout autre successeur.
Mais Iulius Frontinus,
grand homme autant qu’il se pouvait alors, accepta et soutint
cette comparaison. Il soumit par les armes, les Silures, un peuple
puissant et combatif, et il surmonta, en plus de la bravoure de
l'ennemi, les difficultés du terrain. » (Tacite, Agricola,
XVII)
Vers le Proconsulat d’Asie
(86-87):
Nous ne possédons aucun renseignement concret
sur les activités de Frontin pendant le règne de Titus
( 79-81) et une bonne partie de celui de Domitien ( de 81 à 86/87).
Son nom figure sur les deux dédicaces (Grec/Latin) de la «
porte dite de Domitien », à Hierapolis (Pamukkale,Turquie)
et révèlent sa présence en tant que Proconsul d’Asie
:
Sur le coté sud de cette entrée, l’inscription
se lirait :
Caesare[re Augusto German]ico Pont(ifex)
Max(imo) Trib(unicia) Pot(estate) / IIII Co(n)s(uli)[ XII P(atre)
P(atriae) porta]m et t[vrres faciundas curavi]t [Sex(tus) Iulius
Frontinus]
|
« A César Auguste Germanicus,
Pontifex Maximus, investi de la Puissance tribunitienne pour
la quatrième fois, Consul pour la douzième fois,
Père de la Patrie. Sextus Julius Frontinus a
fait construire cette porte et ces tours »
|
Et sur le coté nord, nous déchiffrerions :
C[aesa]r[e] Avg(usto) Ger[manico Trib(unicia)
pot(estate) II]II Co(n)s(uli) XII P(atre) P(atriae) Portam et
t[vrres faciundas cur]avit Sex(tus) Ivlius Front[inus].
|
La puissance tribunitienne, accordée la première
fois lors de l’accession de Domitien au trône, se renouvelle
chaque année à la date anniversaire du 14 septembre, elle
indiquerait donc la fin de l’année 86. Quant au douzième
consulat, il marque les années 86/87.
Envisager une disgrâce passagère ou encore une vie retirée
serait en total désaccord avec la nomination de Frontin au proconsulat
d’Asie, une province réputée pour sa richesse et
dont le gouvernement marque souvent le couronnement d’une carrière.
Frontin aurait donc poursuivi ses activités et nous devons envisager
sa participation aux campagnes militaires de Domitien contre les Chattes
(82/84) probablement en tant que conseiller du Prince (9).
Curateur des eaux et écrivain
(97):
Entre son retour d’Asie et sa nomination au
poste de Curateur des eaux, soit de 87 à 96, de rares sources
littéraires suggèrent que Frontin se partageait entre
l’Urbs et ses villégiatures.
Il n’abandonne pas la cour impériale et fait toujours partie
des « Amici Principis » (10)
ce qui permet à Pline de le solliciter dans une affaire d’héritage.
Asudius Curianus se trouve déshérité par
sa défunte mère Pomponia Galla, en faveur de
Pline qui, pour trouver un arrangement à l’amiable, s’adjoint
(14):
« comme conseillers deux hommes qui jouissaient
alors dans notre cité de la plus haute estime, Corellius
et Frontinus. Assis
entre eux deux je donnai audience à Curianus dans
ma chambre. Il dit ce qui, à son avis, était en sa faveur.
Je répliquai en peu de mots moi-même (car il n'y avait
là personne pour défendre l'honneur de la défunte);
puis je me retirai. et sur l'avis de mon conseil je dis : «
Il semble Curianus, que votre mère a eu de justes
motifs d'irritation contre vous. » ( Pline, Epistularum
V,I, C. Pline salue son cher cousin Annius Severus, cette
lettre serait datée des années 93-96).
La faveur impériale se manifeste une nouvelle
fois quand Nerva le nomme, en 97, Curator aquarum, directeur
du service des eaux à Rome. Il succède à Acilius
Aviola qui occupait ce poste depuis 74 !
L’inscription, découverte le long de
la via Tiburtina, date probablement de cette époque:
SEX • IVLI • FRONTINI
(CIL, XV, 7474)
|
Dans « De aquis urbae Romae »
il décrit les aqueducs, leur histoire, les règlements,
les détails techniques concernant la qualité et la répartition
de l’approvisionnement en eau.
De temps en temps Frontin quitte Rome pour une des villégiatures
dont Martial vante les charmes (15)
mais ses visites hors de Rome semblent de courte durée puisque
le poète regrette les discussions passées avec un protecteur
auquel il rappelle sa fidélité (16)
:
« Frontinus,
tant que j'habitais les paisibles retraites de la marine Anxur et
Baies, plus proche de Rome, et la maison sur le rivage et les bois
que, pendant l'ardeur du Cancer, ne connaissent pas les cigales
impitoyables, et ces lacs fluviaux, j'avais le loisir de célébrer
avec toi les savantes Muses. Mais aujourd'hui Rome, de tout son
poids, nous écrase. Ici quand puis-je avoir un jour à
moi? Ballotté sur cette haute mer qu'est la Ville, j'y perds
ma vie en un stérile labeur, réduit que je suis à
cultiver les ingrats arpents d'un champ de banlieue et à
abriter mes Lares dans ton quartier, vénérable Quirinus.
Mais il n'est pas le seul qui aime, celui qui nuit et jour assiège
le seuil d'un patron. De tels dommages ne conviennent pas à
un poète. Moi aussi j'aime (je le jure par le culte sacré
que je rends aux muses et par tous les dieux) mais je n'aime pas
en flatteur. » (Epigrammes, X, LVIII. — A Frontinus)
Lors d’un de ses séjours Frontin
rencontre Aelianus le Tacticien et celui-ci consigne par écrit
cet entretient qui s’est déroulé probablement en
96 :
« J’ai pu passer quelques jours à
Formae , avec le distingué consul Frontin,
un homme de grande réputation tant par ses qualités
que par son expérience de la guerre » ( Aelianus,
Tactica, circa 110 après J.-C.).
Trois fois consul (74, 98 et
100):
Frontin devient
consul suffect pour la deuxième fois, en 98, et Martial (encore
lui… !) se débrouille pour y faire allusion (17)
même dans la préparation d’un repas :
« La troupe consacrée à la
génisse de Pharos annonce la huitième heure et la
garde armée de javelots rentre dans ses quartiers. C'est
l'heure où la température des bains est modérée,
tandis qu'à la septième ils dégagent encore
une vapeur excessive et qu'à la sixième la chaleur
est trop forte aux thermes de Néron. Stella, Népos,
Canius, Céréalis, Flaccus, je vous invite. Ma table
est à sept places. Nous sommes six. Ajoutons-y Lupus. Ma
fermière m'a apporté des mauves laxatives et des produits
variés de mon jardin, entre autres de la petite laitue, des
poireaux à fendre. Il ne manque pas la menthe flatteuse,
ni la roquette aphrodisiaque. Des tranches d’œufs durs
couronneront des anguilles bardées de rue, et il y aura aussi
des tétines de truie, arrosées d'une saumure de thon.
Ce ne sont là que hors d’œuvre. Comme petit dîner
dans le grand et faisant à lui seul un service, on apportera
un chevreau soustrait à la gueule cruelle du loup. Puis des
hachis, qui n'auront pas besoin du couteau du maître d'hôtel
et la fève des prolétaires et des choux nains. En
outre, un poulet et un jambon, survivant de trois soupers. Au dessert,
je vous donnerai des fruits doux et du vin de Nomente sans dépôt,
qui a été mis en bouteille sous le second consulat
de Frontinus. Ajoutez-y des plaisanteries
sans fiel, une liberté qui ne craigne rien du lendemain,
pas un mot que l'on regrette d'avoir prononcé. Mes convives
pourront parler de Prasinus, de Venetus. Les santés que nous
porterons ne compromettront personne. (Martial , Epigrammes,
X, XLVIII, Le Poète prépare un dîner). »
Une inscription (CIL, VI, 2222, Cryptes vaticanes) témoigne
d’un troisième consulat, en 100, apothéose d’une
carrière bien menée et bien remplie. A cinquante sept
ans, le voilà consul aux côtés de Marcus Ulpius
Traianus dont il est aussi un des « Amici Principis
» (8)
:
IMP • NERVA • TRAINO •
CA
esare• AVG • GER• III• SEX•
IVLIO
FRONTINO• III• COS • MAGISTRI
ANNI CVII
|
Pline, fort habile, ne manque pas de faire remarquer
cette consécration, tout en s’adressant à Trajan
(18)
:
« Je me croyais transporté au sein
de l'antique sénat, lorsque je vous voyais, à côté
d'un collègue trois fois consul, prendre l'avis d'un consul
une troisième fois désigné. Que ces deux hommes
étaient grands alors, et que vous étiez grand vous-même!….
Que sera-ce si, par le double présent d'un troisième
consulat, vous communiquez à deux collègues à
la fois la sainteté qui vous consacre? car l'on ne peut douter
qu'en prolongeant votre consulat vous n'ayez voulu surtout en embrasser
deux autres, afin que plus d'un magistrat vous eût pour collègue.
Ces deux consuls avaient reçu naguère cette dignité
de votre père, ce qui était presque la recevoir de
vous; l'un et l'autre voyaient encore devant ses yeux l'image des
faisceaux qu'il venait de renvoyer; l'un et l'autre croyait entendre
résonner encore à ses oreilles le cri solennel du
licteur annonçant sa présence; et voilà de
nouveau la chaise curule, de nouveau la pourpre consulaire…!
Donnez à beaucoup de citoyens des troisièmes consulats
; et, lorsque beaucoup en auront reçu, puisse-t-il en rester
davantage qui en méritent encore! » (Pline, Panégérique,
LXI).
Pas de tombeau ! :
Il meurt vers 103/104 ( ?), Pline nous fournit un
dernier témoignage sur l’état d’esprit du
triple consul (18)
face à la mémoire des Hommes :
« Vous me mandez que, dans une de mes lettres,
vous avez lu que Virginius Rufus ordonna qu'on gravât
ces deux vers sur son tombeau : Ci-git qui, de Vindex réprimant
l'attentat, Voulut, non subjuguer, mais affranchir l'État
(20).
Vous le reprenez de l'avoir ordonné. Vous ajoutez que Frontinus
fit et bien mieux et bien plus sagement, lorsqu'il défendit
qu'on lui élevât aucun tombeau. Vous
finissez par me prier de vous dire ce que je pense de tous les deux.
J'ai parfaitement aimé l'un et l'autre, et j'ai plus admiré
celui que vous reprenez; mais je l'admire jusqu'au point de ne pas
croire que personne pût jamais approcher de sa gloire; et
me voilà pourtant réduit à le justifier. Je
vous avoue que tous ceux qui ont fait quelque chose de grand et
de mémorable me paraissent dignes non seulement de pardon,
mais même de louanges, lorsqu'ils courent après l'immortalité,
qu'ils s'efforcent d'éterniser, par des épitaphes,
un nom qui ne doit jamais périr. On aura peut-être
peine à trouver un autre que Virginius qui, après
avoir tout fait pour la gloire, ait parlé si peu de ce qu'il
a fait. J'en suis un bon témoin. Quoique je fusse très
avant dans son amitié et dans sa confidence, je ne l'ai jamais
entendu s'échapper à parler de soi qu'une seule fois.
Il racontait que Cluvius lui avait un jour tenu ce discours
: Vous savez, Virginius, quelle fidélité
l'on doit à l'histoire. Pardonnez-moi donc, je vous en supplie,
si vous lisez, dans celle que j'écris, quelque chose que
vous ne voudriez pas y lire. A cela Virginius lui répondit
: Vous ne savez pas, Cluvius, que, dans ce que j'ai fait,
une de mes vices a été de vous assurer, à vous
autres historiens, la liberté d'écrire tout ce qu'il
vous plairait. Mais revenons. Comparons-lui
Frontinus, en cela même en quoi celui-ci vous paraît
plus modeste et plus retenu. Il a défendu de lui élever
un tombeau; mais en quels termes a-t-il fait cette défense?
La dépense d'un tombeau est inutile; mon nom ne périra
point, si ma vie est digne de mémoire. Croyez-vous donc qu'il
soit plus modeste de donner à lire à tout l'univers
que la mémoire de notre nom durera, que de marquer par deux
vers, dans un petit coin du monde, une action que l'on a faite?
Ce n'est pourtant pas mon dessein de blâmer le premier, mais
de défendre le second: et comment le faire plus solidement,
qu'en lui comparant celui que vous lui avez préféré?
Si l'on s'en rapporte à moi, aucun des deux ne mérite
de reproches. Tous deux, avec une égale ardeur, mais par
différentes routes, ont été à la gloire
: l'un, lorsqu'il montre sa passion pour des inscriptions qui lui
étaient dues; l'autre, lorsqu'il aime mieux montrer qu'il
les a méprisées. Adieu » ( Pline, Lettres,
IX, XIX, Pline à Rufon).
Soldat respecté, général et tacticien
reconnu, Sextius Julius Frontinus
reste une des figures marquantes de la fin du premier siècle
après J.-C. Il apparaît dans l’histoire et obtient
la gloire littéraire en composant des ouvrages sur les tactiques
militaires (Strategemata), la géométrie cadastrale
et les aqueducs de Rome ( De Aquis Urbis Romae ).
R.C.
|