Publius Aelius
Coeranus,
(circa 212-216 ?)
Nous disposons d’un récit de Dion Cassius,
d’une seule inscription mentionnant la carrière de Publius
Aelius Coeranus et des Actes des Frères
Arvales pour redonner vie à ce « personnage ».
Le récit de Dion Cassius
( LXXVII, 5) ou l’épilogue de l’affaire Plautianus
:
Septime Sévère marie son fils Caracalla à Publia
Fulvia Plautilla, la fille de son ami Caius Fulvius Plautianus. Commandant
de la garde prétorienne, Plautien dispose d’une énorme
fortune et d’importants pouvoirs. Il aurait projeté d’éliminer
Caracalla pour s’emparer de l’Empire et ainsi succéder à Septime
Sévère…Trahi, confondu, Plautien est exécuté (
en 205) ce qui permet à Caracalla de se débarrasser, à la
fois, d’une femme haïe et d’un beau-père
très encombrant ! Un certain Coeranus se trouve, comme beaucoup,
plus ou moins compromis dans cette affaire et en danger de mort :
« Septime Sévère, plus tard,
convoqua une réunion du sénat dans la Curie, là,
cependant, il ne proféra aucune menace contre Plautien
mais il déplora la faiblesse de l’âme humaine
incapable de supporter de trop grands honneurs. Il se blâma
lui-même d’avoir trop aimé (78) et
honoré cet homme. Puis, il ordonna à ceux qui l’avaient
informé du complot de Plautien de tout lui révéler
dans les moindres détails mais, d’abord , il chassa
de la salle ceux dont la présence ne lui sembla pas nécessaire
afin de leur indiquer clairement, par ce renvoi, qu’il
ne leur accordait plus aucune confiance.
Beaucoup, en conséquence, mirent leur vie en péril
du fait de leurs relations avec Plautien et quelques uns furent
vraiment exécutés.
Quant à Coeranus,
cependant, il admit qu’il faisait bien partie des intimes
de Plautien mais qu’il feignait comme la plupart des hommes
quand ils sont confrontés à ceux que la fortune
favorise. Et que, chaque fois que les autres sénateurs
suspects étaient invités dans sa maison (celle
de Plautien donc) il les avait accompagnés jusqu’à la
dernière porte, pourtant il nia avoir partagé les
secrets de Plautien affirmant qu’il était toujours
resté au milieu, donnant à Plautien l’impression
qu’il était en dehors de ses plans et à tous
ceux qui étaient étrangers à ses projets
qu’il était dans la confidence.
A cause de cette attitude, il était considéré avec
la plus grande suspicion d’autant plus qu’il y avait
une raison supplémentaire. Quand Plautianus avait
rêvé que les poissons jaillissaient du Tibre pour
se jeter à ses pieds, Coeranus avait déclaré qu’il
devait régner à la fois sur la terre et sur l’eau.
Mais cet homme, après avoir été exilé sur
une île, sept années durant, fut rappelé plus
tard à Rome et devint le premier Egyptien à entrer
au Sénat puis devint consul, comme Pompée, sans
avoir auparavant rempli d’autre charge » (Dion
Cassius, LXXVII, 5)
Qui est donc ce personnage
que Dion Cassius campe en quelques lignes ?
Probablement issu de l’élite cosmopolite d’Alexandrie,
Coeranus fait partie des familiers de Septime Sévère,
de Plautianus, le commandant de la garde prétorienne
et côtoie de nombreux sénateurs. Il accepte naturellement
leurs invitations comme celles de Plautianus , entend beaucoup de choses,
partage vraisemblablement leurs « petits secrets », et
tient des propos imprudents. Dans cette intrigue, réelle ou
montée de toutes pièces par Caracalla, il bénéficie
d une mesure de clémence relative de la part de Septime Sévère….un
empereur dont la mansuétude n’est pas la première
qualité ! Septime Sévère se distingue par le refus
de toute négociation, sa violence et la férocité de
ses représailles (79).
Exilé puis rappelé, il jouirait d’une nomination
au Sénat puis serait élevé au consulat !
Sous Septime Sévère des milliers de requêtes (plus
de 1500 par an) affluent de toutes les parties de l’Empire (80) et
sont traitées par des secrétaires « a libellis ». Coeranus pourrait être
un des Chevaliers peuplant les « scrinia » de l’administration
impériale, probablement l’un des « a libellis » attachés
au jeune Caracalla (81).
Dans ce cas, il fréquenterait tout naturellement son épouse, Publia
Fulvia et son beau-père, Plautianus, prenant trop
de goût à des rencontres, des invitations et des discussions
qui s’avéreront « imprudentes ».
A son retour d’exil, une « adlectio inter praetorios » (25) de
Septime Sévère ou de Caracalla (en 211 ou 212 ?) le propulserait
au Sénat lui ouvrant la voie du consulat suffect. Un tel avancement
de carrière n’apparaît pas comme une chose exceptionnelle
sous la dynastie des Sévères (82) mais
pose bien des questions : A Rome, la mode n’est absolument pas à la
promotion d’ exilés soupçonnés de complicité dans
un projet d’assassinat du Prince!
Une seule inscription commémorative
:
CIL, XIV, 03586 = InscrIt-04-01,
00099 = D 01158. Latium, Tivoli/Tibur.
P(ublio) Aelio Coerano, / co(n)s(ulis), proco(n)s(uli) prov(inciae)
Mac(edoniae), / leg(ato) leg(ionis) VIII Aug(ustae), iuridico
/ per Flaminiam et Umbri/am, praet(ori) urb(ano), trib(uno)
pl(ebei), / kand(idato) quaest(ori), IIIIvir(o) iur(e) dic(undo),
/ frat(ri) Arvali, curat(ori) civit(atum) / Antiatium et Aquinatium,
/ patrono et flamini Diali Tib(urti), / decuriones Tiburtes.
|
A Publius Aelius Coeranus, consul, proconsul
de la province de Macédoine, légat de la légion
VIII Augusta, juge pour la Flaminia (83) et
pour l’Ombrie, préteur urbain, tribun de la plèbe,
questeur « candidatus », quattuorvir disant le
droit, frère Arvale, curateur des cités d’Antium
et d’Aquinum, patron et flamine de Jupiter à Tibur,
les décurions de Tibur.
|
Cette dédicace nous rappelle les étapes
du « cursus honorum » de Publius
Aelius Coeranus qui pourrait être le Coeranus dont
nous entretient Dion cassius.
Nous y trouvons mention d’un tribunat de la Plèbe. Cette
fonction (dont les Patriciens sont exemptés) précède
normalement la Préture dans la carrière des honneurs
ce qui contredit le récit de Dion Cassius mais nous y découvrons
les traces évidentes de la faveur des Sévères
La faveur de Caracalla ? :
La mention de « kand(idato) quaest(ori) » soulignerait
la première faveur du Prince. Il recommande spécialement Publius
Aelius Coeranus au choix des électeurs
par la voie d’un message au Sénat . Ainsi patronné,
le Candidatus Caesari se voit naturellement assuré de
son élection et Caracalla peut donner ainsi à sa nouvelle
noblesse, les membres de l'ordre équestre, l’accès
aux magistratures et ensuite aux fonctions administratives dont ces
magistratures ouvrent la voie.
Le poste de Préteur urbain marquerait une deuxième
faveur puisqu’il permet à Coeranus de rester à Rome
et lui évite un départ, en tant que préteur vers
une province de l’Empire.
Le cursus prétorien
:
En tant que Préteur, il exerce deux curatelles
puis des fonctions judiciaires :
-
curat(ori) civit(atum)/
Antiatium et Aquinatium : en tant que Curator
rei publicae, il surveille les finances de deux cités
du Latium, Antium (l’actuelle Anzio)
et Aquinum ( aujourd’hui
Aquino). Son contrôle des comptes des décurions
demeure, probablement, plus ou moins lointain mais permet à l’Empereur
de conserver des recettes locales (73).
-
iuridico per Flaminiam
et Umbriam : les cités de la Flaminia
et de l’Ombrie (région VII d’Auguste) échappent
au contrôle des magistrats de Rome pour dépendre
de la tutelle judiciaire et administrative du Juridicus Coeranus (74).
Par la suite, Publius Aelius Coeranus, remplit au
moins deux fonctions prétoriennes :
-
Le commandement légionnaire de la
VIII Augusta, à Argentorate. Ce poste de légat
l’occupe en principe deux ou trois ans (vers 212-216 ?).
-
Un proconsulat dans la province sénatoriale
de Macédoine dont le gouverneur est choisi par le sénat
parmi les anciens préteurs.
Si nous nous fixons sur l’affaire Plautien,
en 205, puis le rappel de Coeranus en
211 ou 212 au terme de 7 ans d’exil, d’après Dion
Cassius. L’« adlectio inter praetorios » (25) serait
due à Caracalla. Ce dernier aurait rappelé Coeranus après
la mort de son père, en février 211 puis l’aurait
favorisé….reste à savoir pourquoi !
La légation à la tête de la VIII Augusta puis
le poste de proconsul en Macédoine doivent logiquement se placer
après cette élévation au rang de Préteur
et l’année de prétorat urbain à Rome, donc
dans les années 212-216. Le consulat qui semble couronner sa
carrière ne pourrait alors intervenir que pratiquement à la
fin du principat de Caracalla dans l’année 216 ou au début
de 217.
Les fonctions religieuses :
La dédicace mentionne deux sacerdoces, celle de Frère Arvale et
celle de Flamen dialis.
Frère arvale :
Ce collège de 12 flamines célèbre
le culte de Dea Dia (Céres) chaque année,
lors de la pleine lune du mois de mai. Le compte rendu de leurs actes,
pour l’année 213 ( gravé en 214) (84) mentionne, à plusieurs
reprises, un Publius Aelius Coeranus, présent à Rome,
les 19 et 20 mai 213 :
Extraits du CIL VI, 02086, Rome.
« …[XIIII Kal(endas) Iun(ias) in
luco deae Diae L(ucius) Armenius Peregrinus praet(or) promag(ister)
ad aram immolavit porcilias piaculares] n(umero)…. Armenius
Peregrinus praet(or) promag(ister) riciniatus soliatus coro/natus
supra carceres ascendit et signum quadrigis vigis desultoribus
misit praesedente ad creta(m) Aelio / Coerano victores
palm<i=A>s et coron<i=A>s argente<i=A>s honoraverunt
deinde Romae in domo Aeli Coerani discumben/tes
ture et vino fecerunt ministrantibus pueris patrimis et matrimis
quibus supra adfuerunt L(ucius) Armenius Peregri/nus praet(or)
promag(ister) Cn(aeus) Catilius Severus T(itus) Statilius Silianus
C(aius) Sulpicius Pollio P(ublius) Aelius Coeranus L(ucius)
Caesonius Lucillus /
XIII Kal(endas) Iun(ias) in domum
Aeli Coerani fratres Arvales ad consummandum sacrum
deae Diae convenerunt ibique inter / cenam Armenius Peregrinus
praet(or) et promag(ister) Catilius Severus Stati<l=T>ius
Silianus Sulpicius Pollio Aelius Coeranus /
Caesonius Lucil<l=I>us discumbentes toralibus segmentatis
ture et vino fecerunt ministrantibus pueris patrimis /
et matrimis senator(um) fili(i)s pra<e=S>textati(s)
q(ui) s(upra) fruges libantes cum calatoribus et public(is)
ad aram ret(t)ulerunt deinde / lampadibus incensis pariter
tuscanicas cont<i=E>gerunt quas per kalatores domos
suas miserunt hoc anno cena/tum est in diebus singulis
|(denariis) centenis…»
|
Le 19 mai : Le quatorzième
jour avant les calendes de juin, au bois sacré de dea
Dia, le préteur Lucius Armenius Peregrinus,
vice-président, immola près de l’autel
des jeunes truies expiatoires au nombre de deux pour l’élagage
du bois sacré et le travail à faire ; il y immola
une vache honorifique. Les prêtres revêtus de la
prétexte s’assirent dans le tétrastyle
et consommèrent les truies expiatoires. Ensuite ils
montèrent la pente du bois sacré de dea Dia et
immolèrent une agnelle grasse par l’intermédiaire
de Lucius Armenius Peregrinus et Titus
Statilius Silianus, le proflamine. Le sacrifice
terminé, ils firent tous une offrande d’encens
et de vin . Ensuite, après que les couronnes eurent été portées
(dans le temple) et que les statues eussent été parfumées,
ils élurent Marcus Iulius Gessius Bassanus président
et Statilius Silianus flamine. Et
ils s’étendirent dans le tétrastyle auprès
du président Novius Severus Pius et
prirent un second repas. Après les banquets, le préteur Armenius
Peregrinus, vice président, portant le ricinium,
des sandales et une couronne, monta au-dessus des barrières
et envoya le signal aux quadriges, biges et cavaliers-voltigeurs
; sous la présidence d’Aelius
Coeranus, près de la ligne blanche,
ils honorèrent les vainqueurs de palmes et de couronnes
d’argent. Ensuite, à Rome, dans la résidence
d’Aelius Coeranus,
ils s’étendirent et sacrifièrent par l’encens
et le vin, le service étant assuré par les mêmes
enfants ayant père et mère que ci-dessus. Etaient
présents le préteur Lucius Armenius
Peregrinus, vice-président, Cnaeus
Catilius Severus, Titus Statilius
Silianus, Caius Sulpicius Pollio, Publius
Aelius Coeranus, Lucius Caesonius
Lucillus.
Le 20 mai : Le
treizième jour avant les calendes de juin, les frères
arvales se réunirent dans la résidence d’Aelius
Coeranus pour conclure le sacrifice de dea
Dia. Au cours du banquet, Armenius Peregrinus,
préteur et vice-président, Catilius
Severus, Statilius Silianus, Caius
Sulpicius Pollio, Aelius
Coeranus et Caesonius Lucillus s’étendirent
sur des dessus-de-lit ornés d’appliques et sacrifièrent
par l’encens et le vin, le service étant assuré par
les mêmes enfants ayant père et mère,
fils de sénateurs, revêtus de prétextes,
que ci-dessus. Ils portèrent les céréales
offertes avec les appariteurs et les esclaves publics à l’autel.
Ensuite après avoir allumé des torches, ils touchèrent
de même les tuscanicae, qu’ils firent
porter chez eux par leurs appariteurs. Cette année on
banqueta chaque jour pour cent deniers par tête….
|
De même le compte rendu de l’année
214 (CIL VI, 2103, Rome) signale, à trois reprises,
un Publius Aelius Coeranus junior (?) (85).
« Flamen dialis » de
la colonie de Tibur :
Cette charge de « flamine de Jupiter » place Coeranus au
sommet de la hiérarchie sacerdotale de la colonie. Elle lui
enjoint de superviser aussi le culte de l’Empereur et nous révèle
qu’il est un « homme marié » (son épouse
est la flaminica).
Les curatelles et fonctions
locales :
L’ « ordo decuriones » de
Tibur ( Tivoli) c’est à dire les notables, les Chevaliers,
les grandes familles sénatoriales ou équestre sollicitent Coeranus qui
devient Patron de leur colonie.
R.C.
|